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vendredi 6 janvier 2012

Méditerranée - Mobiliser pour la démocratie et la citoyenneté

Quelle stratégie renouvelée de la Fondation euro-méditerranéenne Anna Lindh pour le dialogue interculturel (FAL) pour les années 2012-2014 face aux mutations, tant en Europe qu’en Méditerranée ?

La réunion du Conseil consultatif de haut niveau organisée par la FAL au bâtiment Berlaymont au siège central de l’Union européenne à Bruxelles, le 22 novembre 2011, débouche sur des perspectives d’action qui couvrent plus de 43 pays et 3 000 organisations de la société civile membres des réseaux de la FAL. Cet espace euro-méditerranéen compte plus de 700 millions de personnes.
 
« Investir dans la culture, s’adapter à de nouvelles réalités, œuvrer par une politique horizontale en faveur d’une société civile plurielle et forte » sont les grands thèmes développés par M. Stefan Füle (commission européenne pour la Politique de voisinage) dans son allocution d’ouverture. Quelle feuille de route pour une destinée commune ? Le président de la FAL, André Azoulay, exhorte à « dire vrai, travailler ensemble pour le meilleur, être attentif et intransigeant sur les valeurs en vue de plus d’équité, de parité et de coresponsabilité, le plus souvent à travers une autre dialectique ».

Le rappel du souvenir d’Anna Lindh et de son action militante incite à un engagement plus ferme et exhaustif (Anna Block Mazoyer, Suède). En outre, le renouvellement du mandat du président et du directeur général de la FAL constitue « une opportunité et un défi » (Andreu Claret).

Les interventions et débats sont axés sur les mutations actuelles en Europe et en Méditerranée et sur les perspectives d’action.

Menaces et mutations
Quelles sont les principales menaces à l’encontre de l’Europe ? Il ressort d’un rapport du Conseil de l’Europe que les principaux risques sont l’intolérance, la discrimination et l’insécurité dans un contexte où, selon l’expression d’Antonio Gramsci, « le monde ancien ne veut pas mourir et le monde nouveau ne peut pas naître » (Denis Huber, Conseil de l’Europe). Il faudrait ajouter à la liste des menaces, le désengagement des jeunes qui n’ont pas vécu le militantisme des pères fondateurs et qui accèdent aujourd’hui à la démocratie en tant que consommateurs dans un supermarché ou hôtel haut standing. Or un néonazisme rampant lamine dans un vide valoriel les acquis de la civilisation. La crise actuelle dans des pays européens, dont la Grèce, devrait aussi inciter à « pérenniser nos efforts et à responsabiliser » (Aliki Firoglani Moshi, Grèce).

En Méditerranée orientale, on relève que la dictature est en partie la résultante d’une « modernisation factice » (Nagla el-Emary, Égypte) dans un contexte régional caractérisé par la « centralité du problème de la Palestine » (Kamel Abu Jaber, Jordanie). Avec les mutations actuelles, il est à craindre que « la démocratie ne soit plus un facteur de mobilisation », alors que le remède aux dérives de la démocratie réside dans la démocratie même.

Dans un contexte de diversité qui constitue « un positif à gérer » (Fady Daou, Liban), il y a « beaucoup d’espoir et des attentes » (Denis Huber, Conseil de l’Europe). L’un des principaux indicateurs de démocratie est l’émergence d’un espace public d’expression dans les grands milieux urbains arabes (Heidi Dumreicher, Autriche).

Perspectives d’action
Quelles sont les perspectives d’action en 2012-2014 ? Il ressort des communications et débats trois idées-forces :

a. Le pouvoir citoyen : la pratique citoyenne, à la différence de la soumission du sujet, est nouvelle dans le monde arabe (Kamel Abu Jaber, Jordanie). Nombre de régimes ont « joué sur l’érosion de la citoyenneté, avec des idéologies simplistes et émotionnelles afin de gagner des voix, alors que notre frilosité n’a pas raison de leur clarté simpliste, d’où l’exigence d’un nouveau discours en dehors de la dichotomie entre laïcisants et islamistes » (Tarek Ramadan, Université d’Oxford). L’extension aujourd’hui d’une citoyenneté exclusivement protestataire (Claude Frisoni, Allemagne) favorise l’émergence de politiciens qui exploitent la grogne pour promettre des lendemains qui chantent. Aussi faut-il promouvoir une citoyenneté à la fois vigilante (Katerina Stenou, Unesco) et lucide, car « la liberté relâche les hirondelles, mais aussi les fauves » (Asmaa el-Ghoul, Palestine).

b. Œuvrer avec la société civile : la stratégie de la FAL se proposera de « construire des ponts pour et avec les acteurs de la société civile, notamment à travers l’Observatoire des mutations et actions » (Andreu Claret, directeur de la FAL), en partenariat avec « des gens présents sur le terrain, mais qui sont généralement oubliés dans des dialogues interculturels » (Tarek Ramadan, Université d’Oxford).

Le but est de relier la pensée à l’action (Asmaa el-Ghoul, Palestine), dans un « travail horizontal » (Leila Shahid, Palestine). On souligne aussi que les partenaires en temps de crise ne sont pas les mêmes que dans des périodes de stabilité. En période de crise on vit des « enfermements pour des raisons socio-économiques, d’où l’exigence de faire rencontrer les espérances et non les plaintes, sans le nationalisme exacerbé d’autrefois qui pourrait enterrer le réveil arabe, surtout que les règlements sont à la fois nationaux et régionaux » (Tarek Ramadan, Université d’Oxford). On relève aussi « qu’il ne faut pas rejeter des partis islamiques quand ils jouent le jeu de la démocratie » (Mohammad Kamaleddine Geha, Tunisie) ni exacerber les phénomènes identitaires au lieu de promouvoir la culture de légalité et de condamner les violations des droits de l’homme (Serge Telle, Mission interministérielle de l’Union pour la Méditerranée).

c. Inventorier les bonnes pratiques : la FAL en tant qu’« indicateur de terrain » (Claude Frisoni, Allemagne), avec une « aptitude opérationnelle à travers ses réseaux » aura intérêt à « inventorier de bonnes pratiques au lieu d’enseigner ce qu’il faut faire » (Jean-Pierre Gorr, Fondation Roi Baudoin) et à relever des « exemples tangibles » (Sara Silvestri, Université de Londres). Aussi faudra-t-il « aller vers le qualitatif, le monde réel étant celui de l’économie, du travail, de l’échange, à l’encontre du chaos revanchard et de l’appétit du pouvoir à portée de main » (Assia Bensalah Alaoni, Maroc).
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La journée de réflexion au siège central de l’Union européenne à Bruxelles autour du programme de la FAL : « Stratégie, lignes directrices du programme et budget pour la phase III, 2012-2014 » constitue, selon le président de la FAL, André Azoulay, « une bonne réserve pour l’avenir à un moment où enfin nous sommes compris. La renaissance arabe, dit-il, s’est exprimée par cette quête de dignité. Ces mots s’écrivent en arabe. Nous sommes universels sur l’essentiel. Le choc des civilisations ? Attention, c’est à côté de la rue ! Les sujets sur lequel nous travaillons sont positifs, ce qui n’intéresse pas généralement des médias. Mais les bonnes nouvelles, c’est aussi des nouvelles. »

Par Antoine MESSARRA - Lorientlejour.com
Membre du Conseil constitutionnel. - Membre du Conseil consultatif de la FAL. Professeur

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